ALPHA RYTHMES

Installation Photographique et Sonore proposant une réflexion sur le médium télévisuel et la société du spectacle.

Photographie: Jean-Philippe Senn
Musique: Manu Fromm

Exposition du 16 au 18 mars 2006.
Happening tous les soirs à 20h00, durée du docu-spectacle 52 min.

Le Syndicat Potentiel

13 rue de des couples 67000 Strasbourg
(entre place du corbeau et place des orphelins)
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Vous aimez, à la nuit tombée, apercevoir depuis la rue, le halo bleuté des écrans de télévision allumés dans les foyers de vos concitoyens ? Nous aimons tous cela, imaginer la chaleur douillette de leur intérieur, nappé par les flux d’images se déversant du téléviseur. Pour notre plus grand bonheur, Jean-Philippe Senn et Manu Fromm nous offrent 52 mn de télévision comme nous n’en avons jamais vu : ça à la couleur de la télévision, les sujets de la télévision, le son de la télévision, mais ça n’en est pas.

Organisé selon un scénario pré-établi, les 52 mn de leur live, déclinent l’enchaînement d’une journée classique de télévision, soit des publicités, rythmées par des coupures jeu, journal, talk-show, série et on recommence. Le matériel, son et image, a été enregistré à la télévision française, ces derniers mois. Les captures d’écran ont été réalisées avec des films diapositives au tungstène permettant de conserver cette dominante bleutée si caractéristique de l’écran télé. Le son, lui, est samplé et mêlé à des éléments électro-acoustiques. Le dispositif en lui-même, consiste en une douzaine de projecteurs pilotés par Jean-Philippe Senn qui en fonction des séquences projette ses diapositives. En se superposant les unes aux autres, elles recréent une parodie d’image en mouvement. Manu Fromm aux commandes d’une console portable projette, lui, le son qui vient souligner ou contredire l’image.

S’agit-il d’un hommage, le propos est-il esthétique, critique ? La réponse à ces questions réside en partie dans le titre de la performance : Alpha rythmes. Plusieurs études ont été menées depuis les années cinquante [1]sur les effets de la télévision. Un neurologue américain fut ainsi très surpris de découvrir que contrairement à ce qu’il imaginait, le cerveau des téléspectateurs ne produisait pas des ondes bêta, comme lorsque l’individu poursuit une activité, mais des ondes alpha qui signale une légère léthargie du cerveau. La télévision provoquerait un état de somnolence proche de l’hypnose. Un peu plus tard, un sociologue canadien démontre que ces effets sont bien produits par le média et non par son contenu : un même film regardé à la télévision et au cinéma ne fait pas fonctionner les mêmes zones du cerveau[2]. De là à assimiler la télévision à une drogue, il n’y a qu’un pas que franchissent deux chercheurs en 2002. Selon eux, la télévision crée une dépendance qui n’est qualitativement pas différente de celle produite par l’alcool, la cigarette ou la cocaïne[3]. Le tube cathodique et son bombardement d’électrons, inventé à l’Université de Strasbourg par le Professeur Braun, seraient les principaux responsables de cet état de relaxation[4].

Réjouissons-nous, ce n’est donc pas le contenu de notre lucarne qui est dangereux mais le tube cathodique. Versons-le au compte des ennemis de notre santé aux côtés de la cigarette, de l’alcool et de l’avalanche d’aliments cancérigènes dont la liste s’allonge un peu chaque jour. Oui, mais d’après nos industriels, dont Patrick Le Lay s’est fait le porte parole : « pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau disponible »[5]. L’impact de la publicité télévisée sur le cerveau humain est étudié depuis les années soixante. Le téléspectateur est soumis à un apprentissage passif, amené par une aide artificielle à la relaxation, qui se caractérise par l’absence de résistance à ce qui est enseigné[6]. Entre la dictature de l’audimat, synthétisée par un Francis Bouygues : « passer une émission culturelle sur une chaîne commerciale à 20h30, c’est un crime économique ! » et la décérébration des masses dont le contenu de nos programmes télé témoigne chaque jour, nous aurons tôt fait de conclure à la manipulation organisée à grande échelle. Libre à nous de nous replonger avec délice dans les romans d’anticipation d’Aldous Huxley (Le meilleur des mondes, 1931), de George Orwell (1984, 1950) ou de Ray Bradburry (Farenheit 451, adapté au cinéma par Truffaut) juste histoire de se faire un peu peur tout en émettant des ondes beta, signe que notre cerveau est bien en activité. Pour ma part, c’est à la nouvelle de Cortazar adaptée par Godard en 1965, Alphaville que je ferai référence. Parodie de film noir, vrai/faux film de science-fiction (toutes les scènes sont filmées en décor naturel dans Paris), bourré de références littéraires, il forme une sorte d’acmé de ces œuvres consacrées à la dénonciation de l’avilissement des masses à l’aide des outils d’une société hyper-technicisée. Le personnage principal, Caution, y affronte la mémoire centrale de la ville : Alpha 60, conçu par le Professeur von Braun!... , dans le ballet frénétique des lumières de la rue, clignotements, flash et spots lumineux qui animent une esthétique à la Murnau.

L’esthétique, tel est bien le risque que prennent Jean-Phillipe Senn et Manu Fromm, car au-delà d’une simple critique de la télévision, leur démarche conduit à une mise en abîme du médium. Le passage de l’image vidéo à la photographie et le procédé du sampling tendent à décaler substantiellement leur travail du matériau télévisuel. Seul ce qui adviendra lors des trois représentations de ce « 52 mn », dans la maîtrise des projections visuelles et sonores, et dans leur interaction permettra de faire œuvre ou non.

Barbara Bay. Mars 2006

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[1] Thomas Mulholland

[2] Marshall Mac Luhan, « Pour comprendre les médias ». Je m’interroge ? nos écrans LCD et plasma sont-ils aussi efficaces ?

[3] Robert Kubey et Mihaly Csikszentmihlhi, Scientific American, février 2002. Le phénomène des 600 enfants victimes d’un malaise au Japon en 1997 alors qu’ils visionnaient un épisode des Pokemon, n’est pas plus rassurant. Une scène stroboscopique du dessin animé aurait provoquait des épilepsies photosensibles collectives.

[4] Un site est consacré à Ferdinand Braun, titulaire de la chaire de Physique expérimentale de l’Université allemande de Strasbourg et prix Nobel de Physique en 1906 : www.cathodique.net. Il met au point le « tube de Braun » en 1895 participant par là-même au processus cumulatif menant à l’invention de la télévision.

[5] In Les dirigeants face aux changements, Paris, Les éditions du huitième jour, 2004

[6] Voir en particulier les travaux d’Herbert Krugman mandaté à la fin des années soixante par la General Electric sur la question de la publicité dans les médias.